Les classicos du Racing à l'époque professionnelle

Mis en ligne le 3 décembre 2023 - Temps de lecture : 7 minutes.

A la grande époque du RC Paris professionnel entre 1932 et 1966, deux équipes non-parisiennes sont devenues pendant un moment des rivales intimes du Racing, les matches mettant aux prises les pingouins et ces adversaires étant ainsi élevés au rang de grands classiques annuels au sommet, attendus par tout le monde. Ces "classicos" qui ne portaient pas encore ce nom ont été comme beaucoup le monde le sait les RCP-Reims au tournant des années soixante, mais aussi les RCP-LOSC bien avant cela...

Racing - Lille : à cause de la coupe

Les oppositions entre le Racing et Lille ont représenté après la seconde guerre un énorme choc traditionnel du football français dont le souvenir a disparu aujourd'hui. Le LOSC, était alors un nouveau club - issu de la fusion de deux équipes nordistes historiques : l'OL, et Fives - qui s'est posé d'emblée d'emblée en gros du championnat, étant deux fois champion, quatre fois vice-champion et jamais classé plus bas que quatrième de 1946 à 1954. Le Racing ne le concurrençait nullement en Division 1 à cette époque, où il n'a jamais fini mieux que septième. Ce qui a transformé les Racing-Lille en affiches particulières est la répétition totalement improbable de leurs oppositions qui a eu lieu en coupe pendant quelques années, doublée de la chasse-gardée qu'ils ont imposée sur l'épreuve. A partir de 1945, ils se sont en effet partagés les sacres pendant cinq saisons de suite, et se sont retrouvés directement face-à-face cinq fois en six saisons. Dans le détail : le Racing a remporté l'épreuve contre Lille en 1945, le LOSC l'a fait en 1946, 1947, 1948 en ayant sorti deux fois le RCP en quart, le Racing a repris son bien en 1949 en battant à nouveau les dogues en finale, et les a enfin re-éliminés en quart en 1950 pour pousser encore en finale - cette fois perdue contre Reims. Les deux clubs ont de fait été perçus à un moment comme les "prétendants exclusifs" de la coupe... La finale 1939 - la dernière avant-guerre - entre le RC Paris et l'Olympique Lillois était d'ailleurs intégrée dans l'histoire, le LOSC n'étant certes pas l'OL mais étant bien son descendant, ayant récupéré nombre de ses joueurs et dirigeants, et étant simplement "Lille" comme l'était l'Olympique avant.

Bien sûr, cette rivalité n'a pas été ressentie immédiatement. La finale de 1945, mettant aux prises les deux mêmes villes qu'avant-guerre en 1939, était seulement vue comme un magnifique symbole du retour à la paix et au football d'avant. Et le quart 1946 n'était encore qu'un beau match revanche entre finalistes en titre que le tirage se plaît à offrir de temps en temps à l'édition suivante (il s'agit alors du quatrième depuis la création de l'épreuve).

C'est le quart-de-finale 1948 qui été le premier perçu comme la nouvelle répétition sensationnelle d'un grand-classique entre les deux spécialistes d'après-guerre : l'ex-tenant racingman et celui qui avait succédé depuis deux ans. Il fallut deux matches pour les départager - le premier magnifique à Colombes mais sans vainqueur, le second plus terne au Parc et remporté par Lille - qui attirèrent une foule énorme et générèrent l'un après l'autre le nouveau record de recette pour un match de football en France.

La Une du magazine "Miroir-Sprint" après la finale RCP-LOSC de 1949...
Cette finale avant l'heure avait passionné tout le monde, que dire des retrouvailles la saison suivante, qui constituaient la vraie finale cette fois, considérée comme l'affiche parfaite de la compétition ! L'opposition entre le triple tenant et son prédécesseur (triple tenant virtuel aussi - hors-occupation allemande qui était une période sombre à oublier) battit un nouveau record d'affluence comme de recette à Colombes, où le public assista à une exhibition inoubliable des ciels et blancs, qui reprirent magistralement leur bien en mettant fin à une série de vingt-trois matches gagnés de rang par les nordistes dans l'épreuve !

Cette répétition de RCP-LOSC était déjà totalement hors-norme, mais de façon à peine imaginale le tirage au sort remit pingouins et dogues face-à-face en quart-de-finale la saison suivante ! La ferveur fut immense autour de cette nouvelle revanche volcanique, qui battit à nouveau et comme habituellement désormais le record de recette à Colombes. La partie ne fut cependant pas cette fois le feu d'artifice spectaculaire que les spectateurs espéraient revoir, le Racing s'imposant à l'issue d'une partie fermée et d'un second but polémique... Il se qualifia ensuite pour la finale et domina largement celle-ci, semblant parti pour perpétuer la série de sacres parisiens et lillois, mais Reims gagna finalement. La série était brisée, et définitivement en fait : Lille gagna certes encore l'épreuve en 1953 et 1955, mais le Racing cessa brusquement d'y jouer les premiers rôles, et surtout les deux cessèrent de s'y rencontrer... pour toujours (ne se croisant plus jusqu'à aujourd'hui).

L'affiche resta quand même momentanément un rendez-vous spécial en championnat - elle avait logiquement commencé à l'être sur les années 1948 à 1950 en conséquence de la rivalité née en coupe. Avec un malin plaisir que prit alors le Racing, à défaut de lutter avec Lille en haut du classement, à être sa bête noire. On peut retenir notamment qu'à l'automne 1949 les racingmen ont été les premiers à faire tomber des lillois lors leaders qui avaient tout gagné avant cela, où qu'en 1952 ils arrachèrent un succès en fin de championnat qui coûta le titre aux dogues. Cette affiche était désormais perçue en Division 1 aussi comme la plus importante de l'année des deux côtés, au point de voir le président Dehaye demander à l'occasion un match amical revanche après une défaite... ou les patrons d'usines du Nord fermer leurs établissements un jeudi pour permettre à leurs ouvriers d'aller assister au choc programmé l'après-midi à Lille !

La passion entourant l'affiche fut évidemment mise en pause à la descente des pingouins en division 2 en 1953, mais ne se ranima pas après leur remontée, qui coïncida avec la fin de la période dorée des lillois, champions 1954 mais barragistes en 1955, relégués en 1956, revenus dans l'élite en 1957 et à nouveau relégués en 1959. Ces descentes successives, du Racing comme du LOSC, cassèrent la dynamique de rivalité qui s'était installée entre les deux, la fin des retrouvailles annuelles en coupe et de l'alternance de sacres dans l'épreuve ayant aussi raison du ressort initial de la chose. L'affiche aura été un vrai "classico" mais moins de dix ans finalement, étant remplacée dans ce statut par les matches contre Reims...

Racing - Reims : l'affiche mythique

Contrairement à ce qui s'est passé avec Lille, ce n'est pas la coupe de France - ni non plus une concurrence exacerbée en championnat - qui a fait naître initialement la rivalité avec Reims : la finale de 1950 n'a pas enclenchée d'antagonisme, et les pingouins ont été très loin de lutter pour le titre avec les champenois les années suivantes. Cette rivalité est en fait née de plusieurs facteurs : la proximité géographique de Paris et Reims, le fait que le public parisien se soit petit à petit entiché de cette équipe rémoise si brillante sur la scène internationale au milieu des années 50, le fait que Reims ait d'ailleurs régulièrement joué au Parc des princes (coupe Latine, coupe d'Europe des clubs champions, matches amicaux même)... Ainsi, les affiches RCP-Reims ont commencé petit à petit à devenir pour la presse, les deux publics, les dirigeants et les joueurs, des évènements particuliers dans la seconde moitié de la décennie 1950...

C'est ainsi que de 1956-1957 à 1963-1964, la réception des rémois a constitué sept fois sur les huit saisons la plus grosse affluence enregistrée par le Racing en division 1, et que les déplacements là-bas se sont joués souvent à guichet fermé. Une grosse ferveur s'est développée autour de cette opposition, que les dirigeants des deux clubs ont d'ailleurs "monnayée" en organisant régulièrement des matches amicaux lucratifs, l'un contre l'autre ou en entente mixte contre un gros club étranger - il faut préciser que la rivalité entre le RC Paris et Reims était tout à fait amicale et courtoise, ceci permettant cela.

C'est au tournant des sixties qu'elle a connu son paroxysme, avec le retour du Racing dans les prétendants réels au titre de champion, et les enjeux sportifs forts qui se sont donc ajoutés dans leurs oppositions - et les ont magnifiées. Le match en retard d'avril 1960, où les deux protagonistes visaient encore le sacre (qui ira aux rémois), suscita ainsi une énorme attente et engendra une grosse polémique dans les jours le précédant : une bonne partie du pays attendait de la télévision qu'elle organise une retransmission - télévision à l'époque publique et ayant mission de permettre à la population de voir les grands évènement nationaux - mais celle-ci avait un autre programme prévu et ne souhaitait pas le remplacer. Les pressions vinrent de toute part et la décision de diffusion intervint finalement le jour même pour le soir (s'agissant d'une nocturne). Devant trente-six mille spectateurs au Parc et plusieurs millions devant un écran, les vingt-deux acteurs livrèrent un match grandiose - avec trois buts de chaque côté - qui contribua beaucoup à la légende de ce "classique"... et à l'attente du suivant ! Les éditions 1961 et 1962 se disputèrent encore en fin de saison, entre des racingmen et rémois luttant pour le titre, et attirèrent encore plus de monde : presque quarante-mille spectateurs à chaque fois. C'est ainsi dans une ambiance de feu que les champennois s'imposèrent 6-2 en avril 1962, pensant écarter les parisiens de la course au titre (le Racing la réintégra pourtant ensuite, pour un final légendaire à distance lors de l'ultime journée, qui consacra Reims).

Assez étonament, le Racing et Reims ont terminé leur âge d'or de la même façon et simultanément : en descendant soudainement en division 2, en 1964. L'affiche était cependant devenue un vrai évènement en soi peu importe l'enjeu sportif, et attira ainsi 20 000 spectateurs au Parc en 1964 comme en 1965, constituant de loin les plus grosses affluences ciel et blanches lors de ces deux saisons d'agonie qui aboutirent à la fin du RC Paris professionnel.

Comme pour les RCP-LOSC, les RCP-Reims n'auront été qu'éphémèrement des matches-évènements - pendant moins de dix ans, et n'étant des chocs véritables pour le titre que trois ou quatre fois seulement

La Une du magazine "France Football" pour le match de coupe contre Reims en 1980...
- mais sont par contre restés longtemps ensuite dans la culture collective l'affiche mythique symbolisant la grande époque des deux clubs (surtout celle de Reims en vérité, la plus grande du RC Paris étant antérieure à 1950). C'est pourquoi lors des retrouvailles en trente-deuxièmes de coupe en 1980, mais aussi au sixième tour en 1968, la Fédération a placé au Parc ce qui n'étaient pourtant que des oppositions entre D2 et D3 une fois, D2 et DH l'autre. Et c'est ainsi que lorsque que le Racing de Lagardère a retrouvé les rémois en division 2 dans les années 80, l'affiche a encore attiré son lot important de nostalgiques : 10 000 spectateurs chaque fois, alors que le club tournait à beaucoup moins en moyenne à domicile. Dumas, à l'époque de son RC Paris version 1999-2000, a réussi également un coup médiatique en faisant de la même affiche en National un évènement rétro commenté sur beaucoup de chaînes TV... Si le Racing remonte un jour dans l'élite et y retrouve Reims, nul doute que les médias en feront un évènement, même si les éléments (acteurs, contexte, public...) qui ont fait de leur affiche un vrai classico auront disparu depuis bien longtemps...